Henri marche. Il suit un sentier, dans un sous-bois. Des hommes et des femmes marchent derrière lui. Ils montent le long d’une ligne de crête. Le chemin est raide. Nous sommes en repérage. La qualité d’image n’est pas très bonne. Le cadre est fragile. Nous appliquons un format carré à l’image, afin de distinguer cette séquence des autres images du film.

Voix off. Un homme : « j’ai rencontré Henri en 1997. J’avais 19 ans. J’étais alors étudiant en philosophie. J’avais encore raté des examens en juin et devais donc préparer la session de rattrapage, en septembre. J’étais venu à Saint Gervais, au pied du Mont-Blanc, dans le chalet de mes grands-parents, pour réviser. Henri, qui est le frère de ma grand-mère, était venu diner un soir. C’était l’été. Je m’ennuyais. Il m’a proposé d’aller marcher. Je suis donc parti en randonnée avec lui. Nous avons beaucoup parlé. Son histoire m’a impressionné. Sa personnalité m’a touché. Et puis… plus rien ! Je suis redescendu dans la vallée. J’ai passé mes examens. Et j’ai un peu oublié notre rencontre. » Le groupe s’arrête. Il semble chercher quelque chose. Dans un arbre, on distingue une sculpture de hibou en bois. C’est un repère. Le groupe reprend la marche en file indienne.

Nous le filmons, maladroitement. Henri marche. Il regarde la caméra et nous parle. Soudain, il esquisse un geste. Trop tard. La caméra bascule en arrière et se retrouve au sol. Trop absorbé à filmer, nous n’avons pas vu une racine qui traverse le sentier et sommes tombés. Rien de cassé. Eclats de rire général.

Voix off. Une femme : « j’ai rencontré Henri en février 2017, lors de vacances à Saint Gervais avec mon frère. Le peu que je savais de lui se résumait à son passé de résistant, comme une légende familiale. Assise à ses côtés lors d’un diner, j’ai été touchée par ses récits ainsi que par la simplicité et l’humilité du personnage. De cette rencontre est né un désir commun à Clément et moi, celui de faire un film sur et avec Henri. Nous lui en avons parlé. Ce à quoi, du haut de ses 93 printemps, il nous a répondu : « je ne me sens pas encore prêt. »

Le petit groupe de marcheurs arrive à une grotte. Une autre sculpture de hibou semble attendre les randonneurs. Le groupe se pose au frais, à l’ombre de la cavité rocheuse. Une femme se lève et raconte une histoire de hiboux et de fées. Henri sourit et écoute.

Noir.

Generique du film.

(Crédits image : Clément et Sarah Dorival, repérage 2017)

Printemps – enfance et résistance

Images de nature. Les alpages sont couverts d’herbe grasse. Des insectes volent de fleur en fleur. En face, la chaine du Mont-Blanc, encore blanche de l’hiver, domine la vallée. Couleurs vives : bleu du ciel, blanc des neiges éternelles, vert des alpages. C’est le printemps en Haute Savoie.

Plan large sur la montagne. On distingue un homme qui vient du fond du cadre. Autour de lui, la nature est omniprésente et imposante : de grands arbres protègent le sentier que l’on distingue au milieu des fougères. Au son, on entend au loin un torrent mais aussi la voix de Henri, en off, il raconte l’origine de son surnom, Kiki : « petit, on m’a toujours appelé Kiki, parce que j’étais timide. Henri. Rikiki. Kiki. Je me souviens qu’une fois, en rentrant de l’école, un camarade m’a dit : « arrête de regarder tes pieds. Lève la tête. Regarde droit devant toi. Sois un homme ». A l’image, on suit Henri dans sa randonné, seul. Il franchit un pont au-dessus d’un torrent gonflé par la fonte des neiges, puis traverse une forêt dense. La lumière du soleil baisse. On distingue ses rayons qui passent à travers les feuilles. Nous laissons Henri alors qu’il retourne vers la vallée. Cut

On découvre alors un vieux bâtiment, tout en bois, près d’un torrent, en fond de vallée. La maison semble abandonnée. De loin, la caméra filme ce lieu fantasmagorique. Le bâtiment est composé de plusieurs niveaux. Le rez-de-chaussé est ouvert sur l’extérieur, sans porte. De loin, la caméra filme quelques objets qui émergent de la semi-osbcurité : des machines, des chaines, du bois. En off, on entend une voix masculine, jeune, qui lit un extrait des carnets de marche de Henri : « 7 nov 43. Je suis de plus en plus pris par le besoin d’agir, d’avoir une vie active soit en partant pour l’Afrique, soit en ayant un rôle actif dans la résistance. Que dois-je faire ? Demain, j’ai RDV à 11h30 aux Deux Magots. Je rencontrerai René F. que je ne connais pas et qui aura une allumette entre les dents en signe de reconnaissance.»Photos noir et blanc. On reconnaît Henri, enfant. En off, il revient sur sa décision de s’engager dans la Résistance. Il entre dans le mouvement « Action -Vengeance », groupe « Paris – Bir Hakeim » et devient l’agent P1. Cut.

Nous basculons alors chez Henri. Il est sur sa terrasse, assis sur un fauteuil en osier, devant son jardin. Il désigne une carte posée sur une table basse devant lui. La carte apparaît plein cadre. Ses mains se promènent dessus. En off, il déroule son expérience dans la Résistance. Il raconte ses missions, des « coups de main » menés dans Paris occupé, dont l’objectif était de désarmer des soldats allemands sans les tuer : repérage du quartier sur une carte, répartition en groupe dans les rues, approche pacifique du soldat, immobilisation, saisie de son arme et fuite sur les toits de Paris. Il récupérait ainsi des armes pour la Résistance tandis que le soldat allemand désarmé était envoyé en punition sur le front russe.

Deux mains s’animent sur une plaque de verre rétro-éclairée, recouverte de sable. Elles forment des dessins en écho à la voix de Henri qui reprend son récit, en off. Juillet 1944. Tout s’accélère. Henri raconte son arrestation par la Gestapo et son incarcération à la prison de la Santé, alors qu’il vivait encore chez ses parents. La révolte du 14 juillet 1944 organisée par les prisonniers de droit commun qui fera plus de trente morts parmi eux et auquel les prisonniers politiques, dont Henri, échapperont grâce à la prévenance d’un gardien faisant de la résistance. L’arrestation et la déportation de ses parents. Le train qui les transporte vers les camps de la mort qui est détourné par les cheminots belges qui le font tourner pendant plusieurs jours autour de Bruxelles. Son évasion de la prison de la Santé le 17 aout 1944. Et enfin sa participation à la Libération de Paris.

Cut. Cette première partie du film, consacré à l’engagement de Henri dans la résistance, alterne entre des séquences tournées au présent et le récit de ce passé. Il raconte cette période décisive de sa vie, celle d’un adolescent devenu un homme en quelques mois en jouant à un jeu dangereux, la guerre. Elle se termine avec une séquence tournée sur le sentier du Tarchet, un chemin emprunté par les paysans du début du siècle que Henri restaure avec de amis. On le découvre alors entouré : Francis coupe à la tronçonneuse les arbres qui sont tombés sur le sentier pendant l’hiver, Alain qui le dégage à coups de pioche et Geneviève qui prend soin d’alimenter et rafraichir tout ce petit monde. Cut.

Hiver – Au cœur de l’Afrique

Images panoramiques. La montagne est blanche. Il neige. On retrouve la vieille maison en bois abandonnée. On découvre l’intérieur du rez-de-chaussé : des scies, des crochets, du bois. Nous sommes dans une très ancienne scierie qui semble toujours fonctionner. Images d’archives : le fleuve Congo dans la première moitié du Xxe siècle. En off, une voix raconte : « remonter le cours du fleuve Ogooué, atteindre le fleuve Congo, pénétrer à l’intérieur des terres, tel est le projet qui le hante et qu’il va mener à bien au cours de plusieurs expéditions, au prix de mille difficultés et souffrances. Contrairement à son rival Stanley qui progressait avec armes et dynamite, l’humaniste Pierre Savorgnan de Brazza fut un homme de paix qui respecta les peuples rencontrés et privilégia la palabre au fracas des armes. » A l’image défilent des photos de Pierre Savorgnan de Brazza. La voix off reprend :  « illuminé pour les uns, utopiste pour les autres, Brazza consuma sa vie pour ce qu’il croyait être la mission civilisatrice de la France. Son intégrité morale lui vaudra d’être écarté par ses adversaires de l’administration du Congo Français qui sera alors mis en coupe sombre par de grandes compagnies concessionnaires ».

On retrouve Henri chez lui, dans son petit chalet en bois. Il est assis et porte une polaire. Derrière lui est accrochée au mur une carte en relief du massif du mont-blanc. Il reprend le fil de son histoire. Après la libération de Paris, il participe en tant que résistant au sein de l’armée française à des combats en France puis à l’occupation de l’Allemagne. Henri raconte aussi ses premières rencontres amoureuses : une jeune femme rencontrée en Allemagne. Au moment de son retour en France, elle lui a donné une photo d’elle. Au dos, elle avait écrit puis rayé « ta petite » pour finalement rédiger : « ta grande amie ». Cette relation a été forte mais sans possibilité de contact physique. « A l’époque, ça ne se faisait pas » explique Henri.

Paradoxalement, avec la fin de la guerre, il se retrouve dans une situation délicate. Ayant abandonné ses études quelques années plus tôt pour se consacrer à la Résistance, il se retrouve sans emploi ni formation. Il accepte alors une proposition de l’armée française et devient militaire. Il fait l’école des officiers à Coetquidan où il s’ennuie beaucoup. Il est reçu avec ce commentaire qui figure sur son rapport : « sujet sympathique, franc et ouvert, droit. Idéaliste, volontaire. A une personnalité marquée qui lui attirera peut-être des mécontentements mais aussi de grosses satisfactions. Devra être guidé avec souplesse. Réussira peut-être mieux dans le commandement d’unités isolée.»En écho, il demande en effet à partir pour l’Afrique et les colonies. C’est aussi sa fascination pour Pierre Savorgnan de Brazza qui explique ce choix. Il obtient un poste de commandement à Zigey, au Tchad où il est appelé à diriger le peloton méhariste du Kanem, une région représentant le quart de la France, au milieu du Sahara.

 (Tchad, 1948)

Photos noir et blanc. Un élégant bateau de croisière. Sur le pont, des hommes et des femmes habillés à la mode des années 50. En off, Henri raconte le voyage qu’il entreprend seul, en 1948 depuis Bordeaux pour arriver jusqu’à Zigey. Pas d’avion. Pas d’équipe autour de lui. C’est un autre rapport au temps et à l’espace que l’on découvre ici. Six semaines de bateau, escales à Dakar et Abidjan où il découvre l’Afrique, pour finalement arriver à Douala, au Cameroun. Depuis Douala, il effectue un voyage de 2 jours un train direction Yaoundé. Puis il traverse en camion une partie de la République Centrafricaine ainsi que le sud du Tchad jusqu’à N’Djamena, la capitale. Enfin, il termine son voyage par deux jours de jeep jusqu’au poste de Zigey. Pendant qu’il déroule en off le récit de ce voyage défilent les photographies prises par Henri tout au long du trajet : l’Afrique noire se dévoile progressivement, et avec elle le regard d’un jeune homme qui semble tomber amoureux de ce continent. Cut.

Paysage désertique. Rayons de soleil qui illuminent le sol. Des traces de pas. Confusion des sens. Nous sommes dans un désert de neige. Retour en Haute-Savoie, aujourd’hui. Nous filmons la montage enneigée comme un désert de sable. Henri entre dans le cadre, suivi par deux de ses plus fidèles compagnons : Francis et Alain. Ils montent à flanc de montage dans la neige, raquettes au pied. Ils font des pauses et prennent des repères sur une carte. Puis ils repartent. La caméra les laisse sortir du champ.

Retour chez Henri. On aperçoit la neige par la fenêtre. Il est assis, face caméra et explique alors les 4 années qu’il a passés au Tchad : la découverte du fort de sable, au milieu du désert. Sa gène avec son prédécesseur censé lui transmettre pendant 6semaines les différents aspects de sa mission. Choqué par son attitude colonialiste agressive et méprisante, il lui demande de partir. Puis, petit à petit, à seulement 25 ans, il prend la mesure de sa fonction. Il a le plus haut grade militaire et n’a pas de supérieur civil. Il est en quelque sorte capitaine et préfet de la région du Kanem.

Retour des photos en noir et blanc. Henri raconte la vie au sein du fort. La solitude qu’il supporte bien. Le désert. Des portraits de chefs touaregs. Henri raconte sa rencontre avec les douze tribus du Kanem et on devine ses valeurs de respect et délicatesse : il envoie systématiquement un homme quelques jours avant lui demander l’autorisation de venir. Au fil des rencontres, mois après mois, années après année, il noue des amitiés véritables avec certains chefs de tribu. Henri poursuit son récit : les chefs de tribu lui font de nombreux cadeaux. Il ne peut pas toujours refuser mais n’a pas le droit de rendre la pareil. Ce serait mal perçu par les autres tribus.

Il trouve alors une solution. Il organise chaque année, le 18 juin, en commémoration de l’appel du général de Gaulle, une semaine de fête au poste de Zigey et invite les tribus du Kanem. A leur arrivée, chaque chef de tribu reçoit un agneau et de la graine de couscous pour nourrir l’ensemble de sa tribu. Puis les festivités commencent. Henri organise des activités inspirées des cérémonies militaires mais aussi des fêtes de village qu’il a connu en France : défilé de chaque tribu, courses de chameaux, concours de tir, mais aussi course de sac, pêche à la ligne (dans le sable car il n’y a pas d’eau) et même une pinata. Photos absolument uniques et incroyables. Les adultes s’amusent comme des enfants. Pour Henri, il est important, pour se rencontrer, de faire quelque chose ensemble, au-delà de la fête. Et il exprime avec cet événement tout son sens de la diplomatie : il consacre les deux derniers jours à des réunions entre chefs de tribus pour régler les problèmes survenus pendant l’année. Henri : « Après avoir passé 5 jours à jouer ensemble, il devenait impossible pour eux de ne pas trouver une solution pacifique à chaque conflit. » Cut.

Image du présent. La montagne revient, blanche et désertique. Une carte de l’Afrique apparaît plein cadre. La main d’Henri indique le poste de Zigey. En off, il explique les conditions de son retour, au bout de 4 ans au Tchad : plutôt que de partir vers le sud pour être rapatrié par la mer, comme il l’avait fait à l’aller, il demande une permission de deux mois pour rentrer par ses propres moyens, par le nord. Il souhaite traverser le Sahara à dos de chameau. On ne peut pas voyager seul dans le désert. Lorsqu’il demande à ses goumiers (les habitants de Zigey qui travaillent pour l’armée française mais ne sont pas militaires) si certains veulent bien l’accompagner, tous répondent positivement. 

Henri raconte alors sa traversée du Sahara, depuis le nord du Tchad jusqu’en Lybie. Le sable des photos semblent se mélanger aux images produites en animation, à la peinture sur sable. Il achève le récit de ses quatre années africaines par son arrivée en Lybie. Comme à son habitude, il envoie un homme une journée pus tôt demander l’autorisation d’entrée au chef du territoire, ici le roi du Fezzan. Le roi fera dresser une haie d’honneur pr son arrivée dans sa cité et le reçoit comme un chef d’état, alors qu’il n’est même pas en fonction militaire.

Plongée dans la nuit. Des points lumineux apparaissent dans l’obscurité. Ils approchent de la caméra. On découvre Henri, une lampe frontale sur la tête, raquette aux pieds, qui avancent dans la nuit. Derrière lui suivent en file indienne plus de 40 personnes, elles aussi chaussée de raquettes et équipées de lampe frontale. Ils avancent sur la neige, dans la forêt. Procession de lumières dans la nuit. Dans le ciel, la lune est pleine.

Puis la pente devient raide. Le sentier se rétrécit. Certains glissent. Quelques rires. On s’entraide. Arrivé en haut, le groupe marque une pause. On se restaure. On boit. On change le réglage de ses raquettes. Et le groupe repart dans la pente, en file indienne. Il parvient jusqu’au plateau de la Croix, un hameau où les attend la chaleur d’un restaurant. Le groupe envahit la salle et partage une fondue. Henri prend la parole et dit quelques mots : il remercie le groupe d’avoir participé à cette sortie en raquette pour la pleine lune et rappelle les prochaines sorties qu’il organise. On filme alors le groupe depuis l’extérieur du chalet, dans la nuit. Les fenêtre sont embuées Plan large. Au-dessus du chalet, la pleine lune éclaire la nuit. Cut.

Automne – capitaine Baraka et la guerre

Plan large sur une forêt. Les feuillages sont éclatants : rouge, jaune, orange, vert… C’est l’automne au pays du Mont-Blanc. Chalet de Henri. Il est assis dans son salon, devant sa bibliothèque. La lumière est douce. il raconte comment, en 1953, à la tête d’un bataillon de l’ONU en Corée, il a participé à la construction de la zone de démilitarisation le long du 38e parallèle. Des photos couleur, pour la première fois. Elles documentent l’établissement d’une frontière qui existe encore aujourd’hui. Les pas de Henri croisent une nouvelle fois l’Histoire du XXe siècle. En off, il revient sur sa demande de toujours diriger des contingents de soldats locaux. Il commande ici une troupe de sud-coréens.Il précise aussi sa volonté de profiter de sa carrière militaire pour continuer à voyager, d’aller à la rencontre du monde et de l’Autre. Les photos continuent à défiler et dévoilent l’attention de Henri aux hommes, aux femmes et aux enfants. Photos de jeunes soldats, de marchandes ou d’un bébé dans une bassine, dans la rue.

Alternance entre des plans de Henri chez lui et des photos. Tons chauds. Paysages inconnus. En off, Henri reprend le fil de son histoire et raconte qu’après la Corée, il a été envoyé en Indochine, pendant la guerre. Son ton est toujours aussi doux et calme. Il parle à nouveau de la beauté des paysages. Il raconte sa demande renouvelée de commander un bataillon de soldats locaux, des indochinois cette fois. De nouvelles photos défilent. Il explique alors qu’il a peu de souvenirs des combats, de la violence, de la mort. Sa mémoire est efficace. Sélective.

Retour à proximité de la scierie abandonnée. Pour la première fois, la caméra se met en mouvement et entre dans le bâtiment. En un long plan-séquence, on découvre l’intérieur de ce lieu. Machines outils, bois découpé, carreau cassé. On descend un escalier. Le sol est fragile et craque. Une montagne de sciure occupe une grande partie du sous-sol. Des empreintes de pas au sol. Une ouverture a été aménagée dans un mur, sans doute pour évacuer la sciure. Elle laisse apparaître la proximité du torrent. Images de l’eau qui coule à travers les pierres.

Séquence animée. Peinture sur sable. Henri accepte de raconter une face plus sombre de son histoire. Comment il a vu un homme brulé vif par un lance-flamme, dans la jungle. Comment il a combattu contre les Viêt Minh. Comment il a hérité d’un surnom suite à ces combats. Après un échange de tirs avec des soldats ennemis, il retrouve son pistolet fendu en deux. Une balle l’avait sectionné. Son pistolet l’a sauvé. On l’appellera alors « Capitaine Baraka ». Cut.

On voit alors une carte du Vietnam. En off, Henri raconte comment il a dirigé une partie de l’évacuation des troupes suite à la Bataille de Dien Bien Phu et de l’armée française à travers la jungle. Sa main indique le trajet à accomplir. Les responsables militaires avaient organisé une retraite par la route et placé un bulldozer en tête de cortège pour dégager les éventuels obstacles. Selon lui, c’était une mauvaise idée car il suffisait que l’ennemi bombarde le bulldozer pour que toute la colonne soit bloquée. C’est ce qu’il s’est passé. Son supérieur lui a alors confié la direction de la fuite de la colonne en lui disant : « tu es le seul à connaître la jungle et ses habitants. Passe devant. On te suit. » Il a donc dirigé la colonne et les a conduit sain et sauf jusqu’à la mer, où des navires militaires français les attendent.

Henri marche avec des amis le long d’un sentier. Au son, on entend le bruit d’une cascade. La lumière d’automne est douce. Il leur raconte sa dernière réunion au conseil des Sages. C’est un groupe d’anciens réuni par le maire de St Gervais. Ils formulent des avis sur certains dossiers de la vie locale. Leur avis est consultatif. Henri explique qu’il a accepté d’y participer car il trouve qu’il est important de s’impliquer dans sa communauté. Il siège aussi au Conseil Municipal des enfants et fait parti de l’association Sol e Petuis qui organise notamment la fête annuelle de son village, Saint Nicolas de Véroce. Il raconte sa dernière réunion au Conseil des Sages. Il a présenté son projet de rénovation du sentier du Tarchet. De nombreuses voix se sont opposées car le tracé passe par sur le terrain de nombreuses propriétés privées. La mairie réclame que Henri présente des autorisations écrites des propriétaires. Il s’est rassis et a rangé son dossier. Le lendemain, il a continué à rénover ce sentier avec l’aide de ses nombreux amis. Le petit groupe approche d’une chute d’eau. Henri explique qu’on l’appelle la cascade des amoureux. En haut de la falaise, une roche sépare la rivière en deux. Les deux cours d’eaux forment un cœur avant de se jeter dans le vide.

Retour dans le chalet de Henri. Par la fenêtre, on aperçoit la pluie et le brouillard. Henri reprend le fil de sa biographie. Un mois après son retour d’Indochine, il se marie, le 30 avril 1955. Un an plus tard, il devient père. Il démissionne alors de l’armée car il souhaite devenir éleveur dans le Massif Central. Son supérieur refuse sa démission et lui explique qu’il fait une connerie. S’il continue encore deux ans au sein de l’armée, il aura une retraite militaire à vie. C’est ce qu’il a fait. Il le remercie encore aujourd’hui car c’est cette retraite qui lui permet de vivre correctement aujourd’hui. Cut.

Photos couleur. Nous sommes en Algérie. En off, Henri raconte qu’il a été envoyé en Algérie en 1956 pendant la Guerre. Les photos ne montrent pas grand chose d’autre que des paysages. Il explique comment il a refusé de travailler avec les parachutistes. Pourquoi il s’opposait à leurs pratiques. Le gâchis que représentait cette guerre. Et finalement, sa démission de l’armée en avril 1958.

Saint Gervais les Bains, la ville de la vallée. Temps gris, pluie fine. Une foule est regroupée devant un monument aux morts. Discours de convenance. Nous sommes le 11 novembre, jour de commémoration, l’armistice de la première guerre mondiale. On retrouve Henri, dans la foule. Il porte un chapeau en cuir. Ses yeux bleus détonnent dans la grisaille. Il retrouve deux camarades de son âge. Ils discutent à voix basse et échangent sur leurs expériences militaires. Henri ne dit pas grand chose. Le deuxième raconte son service. Le troisième explique que son plus grand souvenir de l’armée, c’est d’avoir été champion militaire de baby-foot. Ils pouffent tous les trois comme des enfants. Fin des discours. La fanfare lance la marche à travers la ville. Henri suit le mouvement, bras-dessus bras-dessous avec deux élégantes vieilles dames. Cut.

On retrouve tout ce petit monde dans une brasserie, à l’abri de la pluie. Henri est encore accompagné de ces deux élégantes vieilles dames. Leurs regards sur lui trahissent leurs sentiments. Les musiciens de la fanfare sont toujours en costume et portent leurs instruments. On boit le verre de l’amitié offert par la mairie. En off, Henri explique qu’il n’aime pas les commémorations mais qu’il se rend à celle du 11 novembre car c’était une guerre absurde et atroce. Sinon, il évite les rendez-vous des anciens combattants. Pour lui, il faut avancer dans la vie. Vivre au présent. Cut.

L’été – la vie au présent

Lumière rasante de fin de journée sur un champ. Un vieux tracteur équipé d’une faux mécanique coupe les foins. Derrière le champ, la chaine du Mont-Blanc prend des teintes orangées. On retrouve Henri chez lui, sur sa terrasse. Il raconte sa vie après sa démission de l’armée : il devient éleveur dans le Massif Central, à Vaumas. Photos couleur. Des moutons. Des machines agricoles. Des enfants. Henri apprend le métier d’exploitant agricole auprès de son beau-père. Sa femme donne naissance à 2 autres enfants supplémentaires. Henri apprend à être père de famille. Il raconte le plaisir qu’il a eu à vivre près de la nature, au contact des animaux. Cut.

                                                                                                                                                                                                                    (Vaumas, 1962)

Sentier du Tarchet. On reconnaît les lieux qui ont été entretenus par Henri et sa petite équipe de marcheurs : Geneviève, Francis et Alain. Henri s’adresse au groupe de randonneurs face à lui. Une carte entre les mains, il explique le trajet qu’ils vont faire. Puis il lance la promenade, en prenant soin de prendre la tête de la petite colonne de marcheurs. Le groupe s’enfonce dans la forêt. Le sentier descend entre les arbres et rejoint un torrent, le Tarchet. Les marcheurs font une pause et profitent de la fraicheur du cours d’eau. Henri est assis et observe calmement son groupe. A son signal, tout le monde repart. Le sentier est étroit et remonte de manière abrupte. Le groupe est en file indienne. Il sort de la forêt et parvient sur un chemin plus large. Il mène à la scierie. On découvre ce bâtiment en plein été. Les marcheurs l’observent. Certains s’aventurent entre les machines. Ce lieu d’histoire et de mémoire devient lieu vivant.

Retour chez Henri. Il explique son départ de Vaumas en 1980, parce qu’il est tombé amoureux d’une autre femme. Ses enfants étaient grands. Il a envie de commencer une nouvelle vie. Sans regrets. Au présent. Il s’établit avec sa nouvelle compagne à Sauviat, toujours dans le Massif Central et monte une ferme auberge. Il continue d’élever des moutons. Il s’implique aussi énormément dans le scoutisme. Photos. On retrouve Henri en uniforme. Ses soldats sont bien jeunes maintenant. Et ils n’ont pas d’armes. En off, il raconte cette nouvelle passion, son besoin de vivre au présent, impliqué dans sa communauté. Cut.

Saint Nicolas de Véroce. C’est la fête annuelle du village. Des stands sont disposés tout le long du la rue principale : jeux, cuisine traditionnelle, artisanat, bar… Henri circule au milieu de la foule. On l’arrête. On l’embrasse. Des vieux, des jeunes, des enfants… On discute. Henri se dirige vers un homme au physique atypique. Il est petit, presque nain. Son dos est courbé. Une énorme moustache couvre le bas de son visage. Il sourit. C’est René Granjac, un de ses amis. Il raconte qu’il est né à St Nicolas. Qu’il y a vécu toute sa vie. Et qu’il a rencontré Henri il y a plus de 15 ans. Comment ? Henri est venu lui parler de ses moutons. Ca l’a surpris. Ils sont devenus amis ainsi. Fin de séquence. Plan large sur ce petit village. On entend, de loin, les rumeurs de la fête qui bat son plein. Cut.

C’est l’aube. Dans la semi-obscurité, on retrouve Henri qui marche sur un sentier, le long d’une ligne de crête. Le soleil passe la chaine du Mont-Blanc et illumine le paysage. Henri marche. On le suit dans sa randonnée. Cut. Il est assis au milieu d’une clairière. Il déjeune. Nous l’interrogeons alors sur sa vie à St Nicolas. 1997. Nouveau départ dans sa vie. Il quitte sa deuxième femme pour venir s’installer ici, dans ce village qu’il avait connu en 1943, alors qu’il était résistant. Il était venu avec un groupe d’amis et s’était promis de venir vivre ici un jour. Il vit là depuis plus de 20 ans. Cut. Henri se remet en marche. Nous le suivons : plateau de pierre, alpage d’altitude, torrents, vues sur la chaine du Mont-Blanc. Tandis qu’il s’enfonce dans la nature, il explique son arrivée dans ce pays. Comment il a pris soin d’approcher les gens avec délicatesse. Son expérience d’éleveur de mouton lui a été très utile. Son investissement dans la communauté l’a mis en lien avec beaucoup de monde. Son engagement dans la rénovation d’anciens sentiers et la création de nouveaux a touché les plus fermés des habitants. Et il prend soin de ne jamais agir en terrain conquis, en colon. Cut.

(Henri, sentier du Tarchet, 2017)

Fin de journée. Henri est assis sur une petite terrasse en bois. Nous sommes au refuge du Mont-Joly. 2000 mètres d’altitude, face au mont-blanc. La marche est finie pour aujourd’hui. Henri est frais : il a pris une douche, s’est changé et profite du coucher de soleil qui donne aux montagnes une couleur rouge. Il raconte qu’il a fêté ses 80 ans ici. Comme à son habitude, il a d’abord convié les gens à une marche, car il est important de toujours faire quelque chose ensemble. Ses invités ont donc gravi le Mont-Joly (2600 mètres d’altitude) puis sont redescendus jusqu’au refuge du même nom où ils ont fêté Henri une bonne partie de la nuit. Et le lendemain, tout ce petit monde est redescendu en parapente, y-compris Henri.La lumière décline. Le soleil se couche sur la chaine du Mont-Blanc. Henri raconte ses engagements et sa vie ici et maintenant. Son histoire d’amour avec une jeune femme de 70 ans. Ils vivent chacun chez eux et se voient quand ils en ont envie. Henri trouve que les mœurs sont aujourd’hui plus libres que lorsqu’il était jeune. Il dit que c’est une bonne chose. Henri dit sa conviction qu’il faut vivre au présent, intensément, engagé, pour soi et avec les autres. Cut.

Noir. Le générique de fin commence, en alternance avec des photos couleurs. Des marcheurs. Henri. Un sommet. Des sourires. On s’embrasse. Une grande tablée. On reconnaît alors la terrasse du refuge du mont-Joly. Henri face à un gâteau d’anniversaire. Toujours en alternance avec le générique, on retrouve les photos : Henri, avec un parapente, au sol. Henri qui décolle. Le film s’achève sur une dernière photo de Henri, dans le ciel.